Défi littéraire de mai - Ogre
Vous trouverez les autres participations sur le forum de Babelio.
S’il fallait lui donner un nom, ce serait celui d’ogre. Ce qui ronge mes nuits, cette angoisse affamée, c’est un ogre. Je n’ai jamais eu peur du noir. La nuit, c’était le meilleur instant de la vie. La sérénité, l’océan des possibles. La nuit, j’étais libre. Surtout, j’étais seule et c’était bien ça le meilleur.
Mais la tranquillité est devenue incertitude. L’insomnie a pris toute la place. Et l’insomnie, c’est un ogre. Elle grignote mon âme, elle pèse sur mes yeux. Avant, j’étais heureuse de ne pas dormir, j’avais fait de la nuit mon pays. Désormais, l’insomnie me ferme les portes de tout. La nuit cache des ogres et c’est les yeux grands ouverts que je ne peux pas les combattre.
Défi littéraire d'avril - Ombre
Le thème d'écriture d'avril chez Babelio est OMBRE. Retrouvez-nous sur le forum.
Je n’ai retrouvé qu’un pinceau. Quand je l’ai secoué, un nuage de poussière s’est envolé devant l’ampoule nue de la salle de bain. C’est tout ce que tu m’as laissé : un pinceau de maquillage et une pincée de poudre. Eye shadow, ombre sur tes yeux. Je te revois faire ce geste avec assurance. Face au miroir, le regard attentif, tu dessinais sur tes paupières un trait de couleur. Un trait vif, parfois une légère retouche. Voilà, tu t’étais parée.
Je me souviens de la couleur. Tu n’en avais qu’une. Ton ombre à paupières était presque noire, argentée dans la lumière. Sur tes yeux pas vraiment gris, pas vraiment bleus, elle faisait comme un dais. À la fois écrin de ton œil et arme de ton regard. C’est cette ombre qui te rendait belle et cruelle. Quand tu plissais les yeux de colère, c’était l’orage sur ta paupière.
Aujourd’hui, tu poses ton œil fardé sur un autre que moi. Eye shadow infidèle, ombre éternelle.
Concours de la poésie de la RATP
Comme tous les ans, la RATP organise un concours de poésie. Les consignes : écrire un poème de 12 lignes maximum et de 600 signes maximum.
Voici mon poème. Rien d'extraordinaire, juste l'envie de participer en ayant pleinement conscience de mon absence d'esprit poétique.
Paris entre en bouteille sous condition :
Pour mon métropoquatrain, j’ai 5 stations.
Quai de la Rapée, je me jette à la ligne.
Point à République. Bye bye, je signe.
Défi littéraire de mars - Echolalie
Le thème de mars chez Babelio est ECHOLALIE. Retrouvez tous les textes des participants sur le forum ! Pour comprendre ce texte, il faut connaître le sens du mot écholalie...
Mon chat parle. Ou plutôt, il me répond. Il me répète. Ce ne peut être que lui.
Tout a commencé dans la cuisine. Devant mon frigo à moitié vide, je réfléchissais et je me suis exclamé : « Je mangerais bien du poisson ». Et j’ai entendu très distinctement : « bien du poisson ». J’ai sursauté, regardé autour de moi. À mes pieds, mon chat et ses grands yeux ouverts. Et dans son regard, une lueur d’assentiment pour le menu que je convoitais. J’ai cru à une hallucination et me suis dit que j’avais bien besoin de poisson pour nourrir mes neurones un peu faiblards.
Quelques jours plus tard, aux toilettes. Assis là où personne ne peut s’asseoir à ma place, je lisais un magazine vantant les mérites comparés de la pêche à la mouche et de la pêche au lancer. Devant la bêtise patentée de l’article – tout le monde sait que la pêche au lancer est la seule pêche digne de ce nom – et le contenu analphabète de certaines phrases, j’ai soupiré : « Je me demande si le journaleux a jamais vu un poisson. » De nulle part s’est fait entendre : « jamais vu un poisson ». Je suis tombé sur la partie de mon corps sur laquelle j’étais déjà assis. Par la porte entrouverte, j’ai vu mon chat, le nez plissé par les odeurs du cabinet, mais l’œil brillant de convoitise. Ce n’est pas possible, ça ne pouvait pas être lui. Le cul sur la faïence, je lui ai posé des questions, lui ai demandé s’il me comprenait, s’il pouvait répéter quelques mots. Je devais avoir l’air fin avec mon magazine dans une main, mon rouleau dans l’autre et mes théories fumeuses au bord des lèvres.
Même expérience peu de temps après. Sur le point de me laver les dents, je vois que le tube de dentifrice est vide et, surtout, que je n’en ai pas acheté. Un peu furieux contre moi – je ne peux pas accuser le chat pour tout – je crie au miroir : « Je vais encore avoir l’haleine d’un poisson pas frais ! » Et voilà que le miroir me répond : « poisson pas frais ! » Mais un miroir ne parle pas, hein ? Le chat était perché sur la baignoire derrière moi et il me regardait, sa queue battant la mesure au milieu des bouteilles de shampoing vides que je laisse s’accumuler au lieu de les jeter.
J’ai réfléchi : puisque ça ne m’arrive que sur les phrases qui parlent de poisson, ça ne peut être que mon chat. Il veut m’obliger à lui acheter du maquereau frais ou des sardines. Aujourd’hui, j’en suis sûr, mon chat me répète. De temps en temps, quand il est dans la pièce, je lance des phrases pour rien et très souvent, j’entends l’écho des derniers mots. Quand on me dit que les animaux domestiques sont intelligents et qu’il ne leur manque que la parole, je ris jaune. En tout cas, ne me parlez plus de poisson. De poisson.
Le prix de la passe
Voici le texte que je propose cette année au Prix du Jeune Écrivain. Sans aucun doute, un des textes que j'ai le plus retravaillé.
Le prix de la passe
J’avais suivi les cours de littérature du lycée d’un œil distrait. Ce n’est pas que je n’aimais pas ça, mais je voulais seulement lire les bouquins sans passer ensuite des heures à comprendre telle phrase ou tel passage. C’est bien pour ça que je ne sais pas d’où m’est venue cette idée de prix littéraire. Surtout dans un bordel, ça ne s’était jamais vu.
Ce n’était pas vraiment un bordel. Plutôt une colocation de prostituées, si on peut dire. Nous étions plusieurs filles à bosser pour le même maquereau. Arsène trouvait plus simple de nous avoir toutes au même endroit. Il pensait qu’on se surveillerait les unes les autres et qu’on cafterait pour être dans ses petits papiers. On a plutôt eu tendance à se serrer les coudes, même si ce n’était pas toujours la franche amitié entre nous. Mais face à Arsène, nous étions finalement plus fortes ensemble. Nous l’appelions Arsène Lapin, rapport au temps qu’il lui fallait pour se faire payer en nature. Ça nous faisait plutôt rire, ça ne durait pas et nous n’étions pas obligées de piocher dans nos réserves personnelles pour le payer.
Du lapin, il n’avait pas que le coup de reins d’ailleurs. Avec ses incisives à peine un peu plus longues que les autres dents et sa lèvre supérieure toujours un peu relevée, il ressemblait souvent à un rongeur. Ce qu’on a pu rire en l’imitant ! Et avec ça, toujours cet air surexcité, pas tranquille, comme si quelqu’un allait le choper par la peau du cou et lui faire celui du lapin. Arsène n’était pas beau et il le savait. C’est sûrement pour ça qu’il avait choisi trois belles filles. Pas facile de rester appétissante quand on arpente le macadam pour lever un client. C’est sûr que de nous garder au chaud toute la journée, c’était un investissement à long terme pour lui.
Donc Arsène avait loué un grand appartement. Au début, c’était seulement le lieu où on rentrait dormir. Avec le temps, c’est devenu le lieu où on bossait. Ça revenait moins cher au client que de payer une chambre à l’heure et il y avait toujours une autre fille dans un coin de l’appartement. C’était rassurant dans un sens. Bien sûr, pas question de dire que c’était une maison close, Arsène était strict là-dessus. Il nous caressait en nous disant qu’il connaissait la loi et que rien n’empêchait d’honnêtes et belles travailleuses de vivre ensemble. Il se marrait en disant que nous étions en avance sur le monde du travail puisqu’on bossait à domicile alors que les autres salariés se faisaient chier dans les transports en commun. Ça ne faisait rire que lui. Mais ça fonctionnait assez bien comme ça : il nous envoyait les hommes et nous n’avions qu’à nous tenir prêtes dans nos chambres.
Nous étions trois dans cet appartement, Reine, Stépho et moi, le Moineau. C’est Reine qui avait la plus belle chambre, la moins abîmée. Tournée au sud sur la grande cour, c’était aussi la plus calme. Reine a toujours été la favorite d’Arsène. Alors nous n’avons pas discuté longtemps pour le choix des piaules : Reine est entrée, s’est assise sur le lit et c’était fait. On n’aurait même pas pensé à lui disputer le terrain. Reine avait marqué son territoire et, finalement, ma chambre n’était pas si mal. Je me suis habituée au plafond qui partait en pente vers le fond de la pièce.
Quand je repense à Reine et à Stépho, j’ai toujours un pincement au ventre. Nous n’étions pas les meilleures amies du monde, mais on s’entendait bien. Et leur compagnie valait cent fois celles des filles que je fréquente maintenant sur mon bout de bitume. Toutes des immigrées, pas mal de filles de l’Est, mais de plus en plus d’Africaines qui viennent se geler les cuisses en France pour ne plus se casser le dos sur un sol qui ne donne rien. Si on regarde bien, il n’y a pas non plus grand-chose à tirer des trottoirs de Paris.
Selon l’expression consacrée, on disait de Reine qu’elle avait été belle. En fait, elle l’était toujours quand je l’ai connue. Toutes les maisons de putes ont une Reine, une fille qui est là depuis des années, une fille qui n’a pas peur – ou moins – du maquereau. Ces filles-là, elles sont belles comme des princesses de ruisseau et elles se recoiffent dans le reflet d’une carrosserie de luxe. Reine n’est pas leur prénom, mais tout le monde a oublié celui qu’elles portaient. Tous les hommes qui venaient à l’appartement avaient couché ou voulaient coucher avec Reine, mais elle était une putain qui choisissait ses amants. Aucun de ses réguliers n’osait se vanter de l’avoir eue et ceux qui avaient été repoussés craignent toujours de la croiser. Comme les autres divas du trottoir, Reine avait un passé glorieux : un fiancé infidèle ou, au mieux, disparu, un enfant mort et jamais oublié, une situation sociale perdue, une sombre affaire politique, peut-être tout ça à la fois. Reine avait une histoire et cela suffisait à lui procurer une certaine tranquillité. Elle aurait pu être la tenancière de la maison, mais elle était incapable de se caparaçonner d’une vertu fanée pour accueillir des hommes qui l’avaient connue et les guider vers d’autres filles. Peut-être aussi que Reine aimait trop l’amour. Derrière sa grande classe se cachait une fille qui attendait des caresses. Mais voilà, c’était Reine : elle ne se serait jamais abaissée à mendier une affection.
Stépho était une blonde un peu grasse, toujours comprimée dans des cuirs et des résilles. Elle avait cru subtil de mélanger son prénom, triste vestige de l’engouement musical de sa mère dans les années 1980, au nom d’une poétesse grecque. Finalement, elle n’était qu’une pute vulgaire qui se donnait des airs en fumant des gitanes avec un porte-cigarettes taché de rouge. Elle avait ses bons clients, des gars qui fanfaronnaient dans l’escalier, mais nous savions qu’ils venaient assouvir des fantasmes faits d’humiliation et de chaînes. Stépho avait beaucoup ri de moi quand je l’ai rencontrée, de mes bras et de mes cuisses maigrelettes, de ma mine effarouchée. Elle m’appelait Moineau. Finalement, le surnom m’est resté et il ne me va pas si mal. Avec le temps, j’ai compris que Stépho n’était pas vraiment méchante, même si elle manquait souvent de finesse.
C’est cette histoire de prix littéraire qui a foutu le bordel dans notre maison de putes. Nous ne savions pas vraiment comment Arsène avait trouvé l’immeuble, mais on se doutait que cela avait un rapport avec ses autres occupations. On disait entre nous qu’Arsène avait plusieurs terriers. L’appartement était encore plein des meubles et des affaires des anciens habitants quand Arsène nous l’avait fait visiter. Quand nous avons emménagé deux jours après, nous avons trouvé les lieux vides. Il ne restait que les meubles essentiels et une télé. Nous avons vite casé nos affaires. De toute façon, nous n’en avions pas beaucoup.
Presque deux ans après notre arrivée, j’ai compris qu’il y avait un placard au bout de la soupente de ma chambre. Un placard plein de livres. Je n’en avais pas lu depuis le lycée, en fait depuis la seconde, l’année où j’ai tout lâché. Il y avait des auteurs que je connaissais, comme Balzac ou Albert Camus, et d’autres dont je n’avais jamais entendu le nom, comme Wilkie Collins ou Benjamin Constant. Ce placard caché avait tout de la bibliothèque d’un étudiant : que des livres de poche froissés et griffonnés.
Imagine-t-on une putain avec un livre entre les mains ? Pas souvent, je pense. Quand j’ai commencé à lire, je savais qu’Arsène n’aimerait pas ça s’il l’apprenait. Au début, je ne lisais que dans ma chambre et je cachais les livres quand je sortais. Puis j’ai fini par lire dans tout l’appartement et Reine venait prendre des livres dans le placard. Fin août, la télévision ne faisait que parler de la rentrée littéraire et des prix qui suivent. Aucune de nous ne comprenait vraiment de quoi il s’agissait. Devant une émission vaguement culturelle, j’ai demandé qui choisissait les jurés des prix. Et tout est parti de là : j’ai proposé qu’on fasse notre prix littéraire. Reine savait qu’Arsène ne serait jamais d’accord. Moi aussi. Je pense qu’on avait compris que c’était une mauvaise idée, mais on voulait vraiment le faire.
C’est Reine qui a trouvé le nom du prix. Les idées, plus mauvaises les unes que les autres, fusaient dans le salon. Prix du Bordel, après nous avoir fait hurler de rire, avait été éliminé. Les propositions défilaient : Prix de la Cuisse¸ Prix du Plaisir, Prix des Baisers, etc. Et j’ai entendu Reine : Prix de la Passe. Sa voix a clos la discussion. Ni moi, ni Stépho n’aurions osé la contredire. Reine faisait plus que baptiser le prix : elle me donnait son consentement, plus précieux que celui d’Arsène, et elle me signifiait sa participation. J’étais aux anges. On a pioché quatre livres dans le placard, au hasard : L’école des femmes de Molière, Armadale de Wilkie Collins, L’invitée de Simone de Beauvoir et un recueil de poèmes allemands. On ne connaissait presque rien en littérature. Stépho et Reine, comme moi, n’avaient pas passé beaucoup de temps dans les salles de classe. Mais nous savions lire et ça devait être suffisant pour parler de quatre livres. Et finalement, tout ce que j’ai retiré de cette histoire, c’est de pouvoir placer de jolis mots et des tournures pas dégueulasses quand je parle. Sauf que les clients ne viennent pas pour que je leur fasse de la poésie. C’est même plutôt le contraire, pas de sentiment.
Quand nous écoutions les spécialistes à la télé, ils parlaient de style, de plume, de talent, de génie. Ils utilisaient des mots compliqués et des références qu’on ne comprenait pas. Ils discutaient des heures sur la littérature, sur ce qui en est, sur ce qui n’en est pas. À croire qu’ils préféraient parler sur les livres plutôt que de les lire. Alors on a simplement décidé que notre prix récompenserait le livre qui arriverait le mieux à nous faire oublier notre quotidien. Si le bouquin pouvait, pendant un moment, nous emmener complètement ailleurs, c’est qu’il était bon. On ne voulait pas récompenser les auteurs. De toute façon, ils étaient tous morts. Ce que nous voulions, c’était remercier un livre de nous sauver de notre vie.
Nous n’étions pas malheureuses dans l’appartement et nous aurions pu avoir un maquereau plus dur qu’Arsène. C’était rare qu’il nous tape dessus. Comme c’est lui qui trouvait les clients, il ne pouvait pas nous accuser de mal tapiner. Mais il attendait de nous qu’on propose des extras aux hommes qui montaient. Il fallait toujours essayer de leur faire un truc en plus ou de faire durer la passe au maximum pour exiger une rallonge. Reine s’en tirait sans problème, mais Stépho et moi étions moins douées. Les clients ne me prenaient pas au sérieux. J’ai toujours été petite et pas épaisse. Même en appuyant là où ils ne peuvent pas réfléchir, j’avais du mal à les convaincre. Reine venait parfois m’aider, mais Arsène le savait et ça le mettait en rogne. Alors je prenais une raclée de temps en temps. À part ça, je n’avais pas à me plaindre. Le truc, c’est que vivre tout le temps dans l’appartement était parfois pesant. Nous n’étions pas privées de sortie, mais nous ne savions jamais quand Arsène nous enverrait un client, et il valait mieux être là quand le bonhomme arrivait. La première fois où j’ai vu Arsène frapper Reine – la deuxième fois étant la dernière – c’est parce qu’elle n’était pas là quand son gros banquier est venu.
Alors ce prix, c’est vite devenu la liberté qu’Arsène ne nous offrait pas. Nous l’avions choisie et les livres nous emmenaient là où on ne pouvait pas aller. Ça paraît stupide de le dire, mais c’est vrai : les livres nous permettaient de nous échapper. Après avoir parlé des quatre bouquins pendant des heures, à nous demander comment Collins avait pu écrire un aussi bon bouquin et aussi gros sans que ça nous lasse, à rire en lisant tout haut les répliques de Molière, nous avions trouvé une façon d’être heureuses. Nous avons été incapables de choisir un livre dans notre première sélection : chacun d’eux nous avait sorties de notre misère de putain. Alors nous avons continué avec tous les autres livres. Il y en avait au moins trois cents dans le placard. On les lisait entre deux clients. Ou le matin, nous étions tranquilles jusqu’à 11 h.
Petit à petit, nous avons commencé à devenir plus précises. On trouvait qu’untel écrivait mieux que tel autre, que tel roman faisait penser à tel autre, etc. Je ne dis pas qu’on devenait des spécialistes, mais tout est dans la pratique. C’était comme nos trucs de putain : au début, on ne sait jamais comment faire et puis on finit par devenir bonne, même si c’est répétitif. Stépho aimait surtout les romans qui parlaient d’amour et elle cherchait tous les passages qui parlaient de sexe. Reine et moi, on trouvait que les romans sur l’histoire ou les romans du XIXe siècle étaient les meilleurs. Moi, je n’aimais pas la poésie, je trouvais ça trop compliqué ou alors trop beau et ça me paralysait un peu. C’est sur Nana que nous sommes vraiment tombées d’accord. Oui, des putains qui aiment l’histoire d’une autre putain, c’est vraiment cliché, mais Zola a fait un truc qu’on n’aurait jamais imaginé : il a créé du beau avec la saleté de nos journées. Rien que pour ça, il a eu reçu le prix. Et nous avons continué à lire, nous ne pouvions pas nous arrêter.
Un jour, un client a remarqué un livre ouvert et retourné au pied de mon lit. Il m’a demandé si c’était moi qui le lisais. J’ai répondu que je m’en servais pour écraser les araignées et les moustiques. C’est bizarre, il a eu l’air déçu. Après ça, j’ai de nouveau fait attention à planquer les bouquins. Surtout au cas où Arsène viendrait. On ne se l’expliquait pas, mais on sentait qu’il n’aimerait pas nous voir lire. Et ça n’a pas raté. Un soir, Reine a renvoyé un client en disant qu’elle était malade et qu’elle ne pouvait pas travailler. Stépho et moi étions déjà occupées, alors le gars est redescendu en vitesse pour engueuler Arsène et se faire rembourser. Ensuite, Arsène est monté et il a filé dans la chambre de Reine. Au début, on voyait qu’il était un peu inquiet : Reine ne refusait jamais de client et n’était jamais malade. Et ce soir-là, elle n’était pas plus malade que d’habitude. Seulement, elle voulait finir son bouquin, elle n’arrivait pas à lâcher La curée, encore un sacrément bon Zola ! Quand Arsène l’a vue bien installée dans son lit avec son livre, il est devenu dingue. Il ne l’a pas touchée, mais il a réduit le bouquin en pièces en hurlant et jurant qu’il nous tuerait s’il nous revoyait un jour en train de lire au lieu de bosser. Et là non plus, ça n’a pas raté.
À force de lire des drames et des malheurs, nous avons eu le nôtre. Quelques semaines plus tard, j’avais eu une passe difficile avec un client un peu lent, mais très susceptible. Il m’avait giflée deux fois et était parti sans me laisser la rallonge à laquelle j’avais droit. Je savais qu’Arsène serait en colère la prochaine fois qu’il viendrait. On ne l’attendait pas avant quelques jours, alors j’essayais de ne pas y penser. J’avais pris une douche et j’étais dans le salon avec une pièce de Sophocle. Stépho bossait dur dans sa chambre et Reine se reposait. Et la tragédie est sortie du bouquin. Je ne me rappelle pas avoir entendu la porte, mais soudain j’ai vu Arsène à l’entrée du salon. Il avait accompagné un client à qui il avait parlé de moi. Le type aimait les petites blondes un peu plates, mais il voulait s’assurer que je correspondais à la description. Il a souri en voyant mon livre. Je lui ai plu et il a dit à Arsène qu’il reviendrait le lendemain avec l’argent, qu’il me voulait pendant deux heures. Arsène a hoché la tête, mais sans lâcher mon bouquin des yeux. Le client est sorti et j’ai compris qu’un sale moment m’attendait.
Quand je repense à ce jour-là, je me dis que j’aurais dû y passer. Arsène avait la haine dans les yeux. Il savait où taper pour ne pas nous abîmer, mais il pouvait aussi perdre les pédales et nous cogner sans nous voir. C’est ce qui m’attendait. Il a commencé par quelques coups de poing qui m’ont cassé le nez. Après ça, j’étais tellement sonnée que je ne peux qu’imaginer la suite. Reine est probablement sortie de sa chambre en entendant le bruit des coups et mes cris. Elle a dû s’interposer pour calmer Arsène. Mais il était dingue de colère, je l’avais vu dès qu’il était entré. Alors c’est Reine qui a tout pris. Sa deuxième raclée fut la dernière : Arsène a fini par l’envoyer balader contre la table du salon et elle s’est brisé la nuque en tombant sur le plateau. Le client qui était avec Stépho s’est enfermé dans la salle de bain et a appelé les flics. Et voilà. Arsène a été jugé et reconnu coupable, il n’est pas près de sortir de prison. Stépho et moi avons quitté l’appartement et repris le tapin dans la rue. Fini le confort et la lecture au chaud. D’ailleurs, je n’ai plus touché un livre depuis la mort de Reine. Finalement, le prix de la passe était encore trop cher.
Défi littéraire de février - Sibérie
Le thème du mois chez Babelio est de rigueur, comme le froid : nous vous invitons sur le forum à partager vos création sur le mot SIBÉRIE !
Assez peu inspirée sur le plan romanesque, j'ai tenté quelques vers, mais la poésie n'a pas voulu de moi, comme souvent... Décidée à produire quelque chose, je vous invite à ma table et vous offre la Sibérie sur un plateau. Bon appétit avec ce menu de ma composition ! Rien n'a été testé, tout n'est que fantasmagories gourmandes !
Défi littéraire de janvier - Vinyle
Le thème du mois chez Babelio est VINYLE ! Venez participer sur le forum !
VINYLE :
1. CHIM. Radical monovalent non saturé CH2=CH–. Chlorure de vinyle : gaz C2H3Cl qui forme des plastiques par polymérisation.
2. Matière plastique imitant le cuir, utilisé dans l’ameublement et le vêtement. « Ils sont six ou sept, masqués par leurs masques, vêtus de vinyle noir, avec des motos Trial pleines de boue. » LE CLÉZIO.
3. Disque microsillon en vinylite noire.
4. Matière dont sont faits les rêves de David Bowie, de Jim Morrison ou de Janis Joplin.
(Les trois premières propositions sont tirées du Robert 2012)
Défi littéraire de novembre/décembre chez Babelio - Réverbère
Le mot du mois chez Babelio, c'est RÉVERBÈRE ! Allez voir les contributions sur le forum !
L'inspiration m'est venue d'un titre du groupe The Kinks, 'Monica'. Je vous laisse apprécier...
La première fois que je l’ai vue, elle se tenait appuyée contre un réverbère. Je me rappelle m’être demandé pourquoi elle n’était pas sous l’abribus, tout proche. Il pleuvait. Menue et sombre dans son caban gris, un gros sac à ses pieds, elle semblait ne rien attendre et n’aller nulle part. C’est le premier souvenir que j’ai d’elle. J’étais dans le bus et cette fugacité me poursuivit toute la nuit.
Le lendemain, machinalement, je tournai les yeux vers le réverbère quand le bus le dépassa. Elle était là. Comme si elle n’avait pas bougé. Son sac était juste un peu plus lourd de pluie et elle, juste un peu moins présente aux choses. J’ai pensé que j’aurais pu descendre à cet arrêt et l’aborder. Mais, sous ce réverbère qui la noyait dans une lumière humide, elle était un monde à elle seule et ses frontières me repoussaient déjà.
Étrange de me dire qu’elle allait probablement passer une autre nuit sous ce réverbère. Ce n’était pas de la compassion, mais plutôt la singulière impression que, nulle part ailleurs, elle ne pourrait être mieux à sa place. Je ne connaissais d’elle que sa silhouette sous le réverbère et j’en avais fait son unique réalité.
Pendant neuf jours, je la vis sous le réverbère, jamais sous l’abribus, jamais assise. Juste son épaule gauche contre le poteau et son regard perdu dans l’insondable.
Le dixième soir, elle n’était plus là, son sac non plus. Il n’y avait que des fleurs coupées que la pluie achevait de faner sous la lumière solitaire du réverbère. Je n’ai jamais repris ce bus et, désormais, l’éclairage public me semble bien inutile.
Défi littéraire d'octobre - Photographie
Le thème du mois chez Babelio est PHOTOGRAPHIE : venez participer et lire les contributions sur le forum !
Elle est tombée d’un livre oublié. Je pensais l’avoir perdue au gré des appartements. Voilà qu’exhumant un carton de vieilleries, je retrouve l’instantané d’une seconde de jeunesse.
C’était nous deux dans ce parc dont nos semelles connaissaient tous les cailloux. L’été enfin fini nous faisait aimer à la folie les feuilles mouillées qui collaient aux pavés. Dans un coin de la photo, il y a des arbres qui se dépouillent, qui apparaissent dans une émouvante nudité de branches. Il y a des troncs gris de pluie et de vent.
Au milieu, il y a nous. Nous étions aussi jeunes que tous nos espoirs et l’automne en marche ne nous faisait pas peur. C’est lui qui portait nos enthousiasmes. L’été nous avait brisés, mais novembre nous caressait. Je me rappelle que tu n’as pris aucune photo de nos vacances au soleil. Tu n’aimais pas la lumière qui sature l’image et les vies qui s’étalent sans pudeur. Moi non plus. Ces vacances dans le sud, nous les avions pris pour croire que nous pouvions être comme tout le monde. Finalement, nous aimions mieux n’être personne.
La photo est un peu floue en haut. La laine de mon bonnet blanc se perd dans une brume malhabile. Tu avais demandé à un passant de nous prendre en photo sous ces arbres fièrement vaincus. Et ton regard sur cette photo ne lâche pas ton cher appareil. Tu veilles à ce que le passant ne le fasse pas tomber. Alors tu n’as pas l’air tout à fait là, tu es légèrement en dehors du cadre, en hors-champ de cet instant.
À quoi pensais-je au moment où l’objectif nous a saisies ? Sûrement à la promesse de l’hiver, ces quelques mois magiques qui m’ont toujours rendue plus heureuse et plus belle. Aujourd’hui encore, je n’aime vraiment que lui, saison parenthèse pour certains, saison sincère pour moi. J’aime les nuits qui commencent à l’aube. J’aime les feuilles blanches roulées en boule à l’ombre des jours.
Cette année-là, tu as pris tant de photos de nous. Deux folles dans le jour déclinant, se brûlant les ailes aux réverbères de la ville. Toi et moi, nous n’avons jamais aimé que la nuit et le froid. Ce cliché qui s’effrite aux coins est l’épitaphe de nos allégresses. Demain, l’automne sera de nouveau là, mais jamais nous ne revivrons l’insouciance de celui que la pellicule m’a rendu aujourd’hui.
Défi littéraire de septembre - Olive
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Le crime de l’estaminet ou le mystère des olives.
07h34, le lendemain – Hervé Malinvif a retourné les clichés de la scène du crime dans tous les sens. Il ne comprend pas pourquoi il y a des olives autour du corps de la victime. Il est fatigué, mais il doit rencontrer le Dr Alain Ricard pour le rapport d’autopsie avant d’interroger les trois suspects.
07h56 – Le rapport d’autopsie est confus. Le légiste a relevé une marque sur la joue, probablement un coup de poing, mais ce n’est pas ce qui a causé la mort. Il y a également des griffures sur le bras, probablement faites par des ongles de femme, mais la victime ne semble pas s’être défendue contre une attaque. Enfin, l’intérieur de sa main porte un large rond rouge et violacé, une empreinte impossible à identifier. Aucune trace de drogue dans le sang, une quantité d’alcool minime. Et Bernard Salvion ne s’est pas étouffé avec une olive. Pour le moment, on ne sait pas comment est mort le patron de l’estaminet.
08h21 – Gisèle Martin a quitté le poste après son interrogatoire. Elle a avoué s’être disputée avec la victime en fin d’après-midi. Son ex-mari avait encore refusé de payer pour une de ses extravagances. Très énervée, elle avait tenté de le gifler, mais il l’avait calmement mise dehors en la traînant par le bras. Elle l’avait griffé en se débattant.
09h13 – Donatien Ombelle n’a pas tué le patron de l’estaminet, mais il l’a frappé. Excédé que ses heures supplémentaires ne soient pas payées, il avait donné sa démission en milieu de soirée, pendant le coup de feu. Bernard Salvion l’avait copieusement insulté et Donatien avait enfin laissé s’exprimer sa colère en lui jetant une belle droite sur le coin du nez. Il avait aussi volé une caisse d’olives en bocal pour se payer lui-même.
10h52 – Étienne Gervaise a été difficile à joindre. Toujours entre deux appels de clients et de fournisseurs, il n’a pu accorder que quelques minutes à Hervé Malinvif. Oui, il a eu une violence discussion téléphonique avec la victime au cours de la soirée. Il ne voulait plus le livrer tant que les trois mois d’impayés n’étaient pas réglés. Et il l’avait menacé d’appeler l’agence du contrôle sanitaire.
14h28 – La fouille approfondie de l’estaminet a révélé quelques nids de souris et que le patron dissimulait des caméras de surveillance dans tous les recoins. L’examen des vidéos devrait aider Hervé Malinvif à comprendre ce qui s’est passé.
19h49 – Hervé Malinvif a reconstitué le fil des évènements. En début de soirée, Bernard Salvion met Gisèle Martin à la porte de l’estaminet après une discussion très animée. Deux heures plus tard, Donatien Ombelle frappe la victime et sort de l’estaminet. Bernard Salvion semble très agité sur les vidéos. On voit ensuite la victime au téléphone, très en colère et gesticulant. Après avoir violemment raccroché, il avale un petit verre de cognac et se met en devoir d’ouvrir une cinquantaine de bocaux d’olives pour accompagner tout ce que boivent les clients devant le match de foot. Après une trentaine de bocaux, Bernard Salvion porte la main à la tête, comme foudroyé par une terrible douleur. Sa main s’abat nerveusement sur une assiette d’olives. On voit la victime quitter la grande salle. La caméra de la réserve le montre ensuite appuyé sur le chambranle de la porte de derrière, le poing crispé. Puis il s’effondre en travers de la porte, sa main s’ouvre et relâche une poignée d’olives. Le légiste peut reprendre son analyse : rupture d’anévrisme causée par un effort répété et violent à la suite d’une forte tension nerveuse. S’il avait moins radin, le patron de l’estaminet aurait acheté un ouvre-bocal…mais olive soit qui mal y pense !





